Connexions n°52, novembre - décembre 2009
Thierry Devillier, est fondateur et directeur du Centre de formation franco-chinois aux métiers de l’énergie, un centre unique en son genre en Chine puisqu’il fait travailler les apprenants sur du matériel réel et en fonctionnement, essentiellement français, dans le domaine du génie climatique (chauffage, climatisation, ventilation, froid, économies d’énergie). Depuis 10 ans plusieurs milliers de techniciens supérieurs et d’ingénieurs sont passés entre les mains de ses équipes.
Connexions : Pourquoi et comment avez-vous lancé le CFFCME ?
Thierry Devillier : Les entreprises françaises qui vendaient du matériel en Chine dans les années 90 avaient des problèmes pour trouver des techniciens compétents. Elles se sont alors tournées vers le lycée Maximilien Perret, leur partenaire spécialisé dans les métiers de l’énergie depuis plus de 100 ans en France. C’est comme cela qu’est née l’idée d’ouvrir une « antenne » à Pékin. Après avoir assuré une formation de formateurs à Pékin de 1994 à 1997, nous avons créé le Centre fin 1999 dans les locaux de l’université de génie civil et d’architecture de Pékin, qui forme des techniciens supérieurs et des ingénieurs pour les administrations, les grands bureaux d’études et les entreprises de Pékin dans tous les domaines de la construction. Notre centre a la particularité d’être équipé de matériels en fonctionnement — chaudières, climatiseurs, groupe froid, ventilation… — offerts à 80% par des entreprises françaises — un peu plus d’une trentaine*, ce qui permet à nos étudiants d’allier théorie et pratique. Une première en Chine ! Nous sommes quatre enseignants permanents auxquels s’ajoutent des professeurs de l’université, chinois, formés en Chine puis en France. En 2007, les partenaires français et chinois ont signé une nouvelle convention de coopération pour huit ans. Elle prévoit de réaliser une réhabilitation « pilote » du bâtiment qui nous abrite (65 % d’économie de chauffage) en partenariat avec le Fonds français pour l’environnement mondial et le Conseil régional d’ile de France. Elle prévoit aussi l’installation de nouvelles plates-formes techniques, consacrées aux énergies renouvelables : solaire thermique (chauffe-eau) et photovoltaïque (production d’électricité), éolien, pompes à chaleur, co et trigénération, ventilation mécanique contrôlée et la gestion technique centralisée. De nombreuses entreprises se sont déjà engagées à nous fournir gracieusement des matériels : Aereco, Aldès, Atlantic, De Dietrich, Deltadore, Hager, Schneider Electric, Seigneurie, Vergne, Wilo et nous sommes dans l’attente d’autres partenariats. D’autre part, une aide des pouvoirs publics français nous permettra de réaliser les études techniques préalables et l’installation de ces nouveaux matériels.
C. : A quels publics sont destinées vos formations?
T. D. : En formation continue, nous nous adressons aux salariés d’entreprises — fabricants, distributeurs, installateurs mais aussi utilisateurs finaux (personnels techniques travaillant dans les hôtels, les supermarchés…les ambassades) —,ou d’administrations — bureaux d’études, responsables énergie nationaux et locaux. En formation initiale, nous formons les étudiants de l’université qui nous abrite mais aussi ceux d’autres universités de Pékin (Qinghua, Huabeidianli…) et de province (Hebei, Shanxi…). En outre, nous organisons un peu partout en Chine des conférences à destination soit des associations professionnelles– association du gaz, de l’électricité, des réseaux urbains, promoteurs … — soit des techniciens et ingénieurs des bureaux d’études, des installateurs, des distributeurs. Nous en profitons pour faire la promotion des produits et savoir-faire européens. Evidemment, nous parlons beaucoup d’économies d’énergie car c’est aussi là que l’Europe est en avance sur la Chine. Nous avons aussi rédigé plusieurs ouvrages afin d’expliquer comment économiser l’énergie en respectant les normes chinoises et les règles de bons sens**. Si les normes européennes sont meilleures, nous le signalons. Nous formons environ 1 000 personnes par an parmi lesquelles une minorité importante de femmes.
C. : Comment la situation a-t-elle évolué ces dix dernières années dans les métiers de l’énergie ?
T. D. : Pékin est passé du charbon au gaz et se convertit en ce moment aux énergies renouvelables. Mais Pékin et certaines autres grandes villes sont en avance. Il faut savoir qu’en matière de chauffage par exemple, la loi coupe le pays en deux. En dessous du fleuve Yangzi, la loi interdit d’avoir du chauffage. Mais les habitants contournent de plus en plus cette interdiction en se chauffant avec des petits climatiseurs, souvent grands consommateurs d’énergie, ou des chaudières individuelles. Rappelons qu’il y a dix ans, il n’y avait pratiquement pas de chaudières individuelles en Chine ! En dix ans, j’observe que les cadres de haut niveau ont pris conscience de la nécessité de faire des économies d‘énergie, mais que les bonnes pratiques ne sont pas encore entrées dans les mœurs. Un exemple : dans les magasins de bricolage, il n’y a toujours pas d’isolant alors qu’en France, il y en a tout un rayon. Beaucoup de gens même à Pékin installent encore des fenêtres « simple vitrage ». Pourtant les choses sont en train de changer. L’université qui nous abrite vient de poser du double vitrage partout. La municipalité de Pékin offre gratuitement une isolation, encore partielle, qui, malheureusement, n’est pas toujours bien faite, aux propriétaires des maisons traditionnelles (hutong) qui passent du charbon au chauffage électrique. Toutefois, la Chine manque toujours de techniciens bien formés, ce que reconnait le gouvernement. Il n’existe pas d’équivalent du BTS (brevet de technicien supérieur). L’enseignement reste très théorique d’autant plus que, dès qu’un étudiant a un certain niveau de connaissance, il ne veut plus utiliser ses mains.
Quant au grand public, il est encore assez peu conscient de ce qu’il doit faire. Dans nos locaux, les étudiants ne ferment jamais les portes, ni les lumières. Il n’y a pas encore eu de grande campagne nationale d’information pour économiser l’énergie, comme il y en a eu pour l’eau.
C. : Comment les Chinois se mettent-ils en ordre de marche pour améliorer leur empreinte carbone dans le bâtiment ?
T. D. : A l’heure actuelle, les responsables chinois sont intéressés par les méthodes permettant de mesurer l’empreinte carbone d’une usine, d’un bâtiment ou d’une ville, mais ils ne souhaitent pas que nous le réalisions ensemble afin, je pense, que nous ne puissions avoir de chiffres précis pour des négociations futures. Par contre, ils sont preneurs de tout ce qui est transfert de technologies et de méthodes. En ce qui concerne les économies d’énergie, le problème n’est pas tant dans les lois, qui existent maintenant, que dans le contrôle de leur mise en application. Pour faire des économies d’énergie dans le bâtiment, il faut intervenir sur l’enveloppe — isoler les murs, le toit et les fenêtres — , installer une bonne ventilation — quand l’enveloppe est bien hermétique pour des questions d’hygiène — , mais aussi choisir de bons matériels — chaudière et climatisation économes, régulation efficace. Mais pour obtenir un label green building, il ne suffit pas d’isoler le bâtiment, il faut aussi concevoir le bâtiment différemment, avoir de grandes fenêtres au Sud afin d’augmenter les apports solaires gratuits et des petites au Nord afin de diminuer les déperditions, se protéger des vents dominants… Les plus haut niveaux de ce label ne peuvent être obtenus qu’en utilisant des énergies renouvelables en économisant l’eau, les matériaux et en tenant compte de l’environnement en général. Tout cela dépend des cabinets d’architecte et des promoteurs. Des progrès ont été faits mais le défi est encore important car dans le même temps, la consommation d’énergie a explosé. En 1994, j’ai été le premier à installer dans mon immeuble un climatiseur. Quand mon voisin s’est équipé, impossible de les allumer en même temps, nous faisions sauter l’installation ! Depuis, le nombre des climatiseurs a explosé et… la consommation d’énergie aussi ! Or de nombreux nouveaux immeubles ne sont toujours pas conçus pour économiser l’énergie. Beaucoup ont une simple porte d’entrée qui n’arrête pas les courants d’air. Il suffirait parfois d’un sas ou d’un système de fermeture automatique des portes pour diminuer l’empreinte carbone de façon significative !
C. : En formant des Chinois, ne craignez-vous pas de transférer des technologies et de contribuer à faire perdre à terme des marchés à vos commanditaires français ?
T. D. : La mission de notre centre de formation n’est pas de présenter des techniques de pointe — même si certains aimeraient que nous le fassions — mais de former les bataillons de techniciens supérieurs et d’ingénieurs qui décident, choisissent, installent, utilisent et entretiennent les installations. Certes, il existe un marché pour des systèmes très sophistiqués, mais sur le terrain, on voit encore très souvent un gars avec un lit à côté de la vanne qu’il règle à la main. Je ne suis pas partisan personnellement de trop transférer nos technologies de pointe. Nous avons encore une avance dans la qualité des matériels, dans les méthodes d’installation et surtout en matière de gestion et de maintenance des installations. Dans tous ces domaines, les entreprises françaises ont tout à fait leur place pour de nombreuses années encore, d’autant plus si la Chine s’engage à diminuer de façon importante sa production de gaz à effet de serre.
Propos recueillis par Anne Garrigue
* Airchall, Auer, Brosette , Carrier, Chaffoteaux, Chromatosud, Ciat, Comap, Cuenod, De Dietrich, Desbordes, Francel, Frisquet , Geb, Grundfoss, Guillot, Hilti, Isover, Legrand, Otene, Oventrop, Poujoulat, Radson, Raffel, Salmson, SaunierDuval, Schneider, Spirax Sarco, Stücklin, TA Hydronics, Testo, Weishaupt,Wesper/ace
** Energy efficiency heating system in China.








