La 3e révolution d’EDF
Connexions n°52, novembre - décembre 2009

 

Jean-Yves Guignard, directeur « division Chine » chez EDF, explique la stratégie du groupe en Chine à l’aube de ce qui pourrait constituer la troisième révolution pour le grand électricien français.

 

La centrale de Daya Bay (Guangdong), symbole des 25 ans de coopération entre EDF et CGNPC, le grand de l’industrie nucléaire chinoise. Crédit photo : Imagine China

 

Alors qu’il s’engage pour 50 ans avec CGNPC à Taishan, le grand électricien mise sur la Chine pour réussir sa troisième révolution.

Connexions : Face au réchauffement climatique, que propose EDF en Chine ?
Jean-Yves Guignard : Pour EDF le changement climatique est à l’origine d’une troisième révolution, après celle du nucléaire et celle du déploiement à l’international. Il s’agit de repenser un mix énergetique capable de couvrir des besoins grandissants tout en contribuant favorablement à une meilleure gestion des ressources. C’est très stimulant. La Chine, pour nous, est à la fois une opportunité et un atout considérable. Nous pensons que c’est en Chine que vont se développer le plus vite les nouvelles technologies. Comme nous y sommes déjà très présents, nous souhaitons aussi y développer de l’ingénierie et de la R&D. Nous comptons échanger avec des entités d’ingénierie et de recherche chinoises pour mieux nous développer industriellement et répondre au marché en Chine et hors de Chine.
C. : Concrètement, comment cela se passe ?
J.-Y. G. : Les autorités ont décidé de modifier le mix énergétique. Aujourd’hui, environ 900 gigawatts ont été installés dans le pays. A l’horizon 2020 — demain —, le parc total chinois se situera autour de 1 400 gigawatts. Le nucléaire représentera plus de 100 gigawatts, soit une multiplication par dix du parc de production, éolien 100 à 150 gigawatts, soit la taille actuelle du parc de production de la France. L’hydraulique est également appelé à poursuivre son développement.
Nous sommes évidemment intéressés d’abord par le nucléaire. Nous coopérons depuis longtemps avec le CGNPC (China Guangdong Nuclear Power Holding Company). Nous sommes en JV avec eux ( 30% EDF-70% CGNPC) dans le Guangdong pour le projet EPR Taishan et nous espérons prolonger cette coopération sur d’autres projets. Nous apportons notre savoir-faire (développé et en développement). Pour le palier EPR, nous leur faisons bénéficier des retours d’expérience de Flamanville 3, premier réacteur en France de cette génération et qui sert de référence pour Taishan.
C. : Ces transferts de technologies ne vous inquiètent-ils pas. Font-ils partie de votre stratégie ?
J.-Y. G. : Ces transferts sont une des conditions pour travailler avec un partenaire chinois. Notre logique est celle du partage. Nous apportons nos avancées et nous attendons du partenaire chinois un partage de sa propre expertise. Aujourd’hui, CGNPC gère un parc qu’il a commencé à construire avec nous, il y a 25 ans. Nous voulons profiter de leurs retours d’expérience. Nous sommes dans une logique de coopération. Avec CGNPC, au-delà de l’opération Taishan, nous avons signé un accord de partenariat global stratégique pour continuer à développer des opérations conjointes en Chine ou hors de Chine (investissement, coopération technique en ingénierie). A Taishan, nous venons d’obtenir le feu vert des autorités pour être, pendant 50 ans, co-propriétaire-exploitants. Ce sont des investissements importants. Dans cette coopération, la dimension humaine est essentielle. Malgré certains points de désaccords, il règne toujours une confiance réciproque, bâtie sur le long terme. La notion de pérennité est importante. Chez CGNPC, ceux qui ont négocié le contrat de JV sont ceux qui ont travaillé avec EDF depuis 25 ans pour Daya Bay et Ling Ao. Les équipes techniques EDF et CGNPC qui travaillent sur le site sont en partie celles qui ont oeuvré à la construction de Daya bay, il y a 25 ans.
C. : Dans le mix énergétique chinois, le charbon joue un rôle crucial. Investissez-vous aussi dans ce secteur ?
J.-Y. G. : Sur le thermique charbon, nous sommes convaincus que les nouvelles technologies apparaîtront d’abord en Chine. Nous sommes déjà présents sur les technologies dites « supercritique » et impliqués dans celles dites « ultra-supercritique », qui permettent d’améliorer le rendement des chaudières en augmentant les températures et les pressions pour une meilleure combustion. Mais, même ainsi, les rendements sont limités à 45% et il reste une part non négligeable de CO2 dans les rejets. Nous développons aussi une coopération dans un joint venture avec la société chinoise Datang sur le projet « Sanmenxia », une centrale « supercritique » du Henan. Nous sommes entrés dans le capital à 35% et nous comptons utiliser cette expérience pour le développement de nos propres projets en Europe.
C. : Travaillez-vous aussi sur l’efficacité énergétique ?
J.-Y. G. : Avec Schneider, nous avons identifié des gisements potentiels d’économie d’énergie dans les centrale thermiques pour améliorer le rendements des « auxiliaires » (ventilateur…). Nous menons une opération pilote sur la centrale de Laibin B dans le Guangxi, construite il y a dix ans. Si elle donne des résultats, nous pourrons nous intéresser globalement au marché chinois.
C. : Quels sont vos principaux compétiteurs ?
J.-Y. G. : Sur le volet de la production électrique, nous sommes les seuls électriciens occidentaux encore présents en Chine. Mais, encore une fois, nous ne sommes pas dans une logique de compétition. Le marché n’étant pas dérégulé, nous n’avons pas accès aux consommateurs finaux pour prendre des parts de marché. Nous ne maitrisons donc pas la demande en aval. Nous sommes là pour établir des partenariats industriels. Si les technologies « supercritique » progressent vite, nous aurons une avance pour nos marchés intérieurs. L’idée est de travailler avec les Chinois pour se développer et investir avec eux.
C.: Quelles sont vos complémentarités avec les Chinois ?
J.-Y. G. : Ils ont besoin de nous car la maîtrise des acteurs chinois du secteur de l’électricité est encore peu reconnue à l’extérieur. Nous avons par exemple un projet au Maroc avec le groupe Datang pour le charbon. Dans le cadre d’un partenariat stratégique global, nous sommes en discussion avec CGNPC pour examiner comment ils pourraient participer à nos projets à l’international. Dans le secteur électrique, il y a énormément de besoins, auxquels nous ne pouvons pas répondre seuls. Les acteurs chinois, dès lors que l’on se connait bien et qu’on travaille en confiance, sont d’excellents partenaires.
C. : Et au-delà de 2020, quelles sont les techniques sur lesquelles vous travaillez ?
J.-Y. G. : Nous en sommes au stade exploratoire sur le CCS (capture et stockage de CO2). Il s’agit d’isoler le CO2 dans les fumées, de le canaliser et de le stocker dans des cavités sous-terraines, comme par d’anciens gisements de pétrole. Là aussi, nous faisons l’hypothèse que c’est en Chine que seront menées des opérations au stade industriel le plus tôt. Aujourd’hui, à notre connaissance, il n’existe pas d’installations industrielles capables de stocker et de capturer du CO2 en quantité significative. Il n’y a encore que des prototypes de petite dimension, en Australie, aux Etats-Unis et en Chine. La grande difficulté du CCS est de démontrer son aptitude à fonctionner à l’échelle industrielle et à un coût acceptable. Notre service études et recherche de groupe EDF travaille sur le sujet et nous identifions des partenariats en Chine. Même si les prototypes sont à l’horizon 2020 et la réalisation industrielle à l’horizon 2030, ces projets ont déjà des impacts concrets. Il nous faut choisir déjà des lieux de production près d’une zone de stockage (CCS ready) pour être prêts dès que la technologie sera au point.
C. : Et sur les énergies renouvelables ? et le smart grid (réseaux intelligents) ?
J.-Y. G. : Sur le renouvelable, la Chine va développer beaucoup d’éolien et de solaire. Nous cherchons les moyens de profiter de cette expertise sous forme de partenariat. Nous avons notre propre expertise portée par EDF EN, avec un parc éolien en France et surtout aux Etats-Unis et en Grèce.
Quand au smart grid, il constitue une vraie révolution. Sa mission est de mieux gérer les flux d’énergie qui deviennent intermittents avec les énergies renouvelables et les productions décentralisées. Jusqu’ici, la production le transport et la distribution de l’électricité se faisait selon des schémas centralisés : grosses centrales, grand réseau de transport allant d’un point A à un point B. Mais de plus en plus les sites de production vont être décentralisés et vont s’y ajouter des toutes petites productions. Pour optimiser ces flux, le smart grid combine des technologies informatiques de communication, et les équipements de mesure et de transport d’énergie. Pour l’instant, je ne connais pas de sociétés à l’échelle du monde qui puissent être qualifiées d’ « experts ». Pour notre part, nous prévoyons en 2010 une forte implication avec les Chinois pour faire un état des lieux et voir ce qui peut se faire en coopération internationale. En France il y a quelques expériences, dont le compteur intelligent, mais qui n’est qu’un élément, certes indispensable, du dispositif.

Propos recueillis par Anne Garrigue

EDF est le premier investisseur étranger dans le secteur de la production d’électricité en Chine. Le groupe emploie environ 150 000 personnes dans le monde. En Chine, il a des participations dans des sociétés exploitant des centrales thermiques et vient de finaliser un accord pour être, pendant les cinquante prochaines années, copropriétaire- exploitant avec le chinois CGNPC de la centrale nucléaire de Taishan. Il est également présent par l’intermédiaire des sociétés Figlec, Synergie (centrale charbon de Laibin B, Guangxi), SZPC (centrales charbon Heze, Liaochang, Shiheng, Shangdong et DSPC, centrale charbon, Henan).