Connexions n°52, novembre - décembre 2009
Présent en Chine depuis 1987, le spécialiste mondial de la gestion de l’énergie possède un savoir-faire unique, offrant des solutions complètes et intégrées pour une meilleure efficacité énergétique. Noël Girard, vice-président stratégie et développement Schneider Electric Chine, explique la stratégie chinoise du groupe qui travaille en étroite collaboration avec la Commission Nationale pour la Réforme et le Développement (NDRC)*.
Connexions: La Chine est-elle une priorité ?
Noël Girard : La Chine constitue aujourd’hui notre deuxième marché le plus important après les Etats-Unis, elle est donc prioritaire dans le développement de notre groupe. Notre président du directoire, Jean Pascal Tricoire, sinophile et sinophone, a nommé à la tête de Schneider Electric Chine un Chinois M. Zhu Hai. Depuis plusieurs années, nous positionnons notre stratégie et notre image autour de la gestion de l’énergie et nous avons toujours construit notre réussite sur une étroite collaboration avec les experts locaux. En Chine, nous avons choisi de travailler avec la NDRC, l’agence qui définit au plus haut niveau la politique de développement économique du pays. Nous avons réfléchi avec eux aux moyens d’amener les Chinois à économiser l’énergie. C’est ainsi, qu’ensemble, nous organisons des séminaires dans les provinces afin de sensibiliser à l’efficacité énergétique. Nous en avons déjà coorganisé cinq cette année auprès des autorités locales et des industriels. A chaque fois, nous avons réunis plus de 150 personnes, invitées pour moitié par le gouvernement local, pour moitié par Schneider Electric. Nous leur expliquons les enjeux et problématiques de l’énergie et nous leur apportons des solutions concrètes.
C. : Lesquelles ?
N. G. : Le principe de notre action est simple. Nous pensons qu’il ne suffit pas de remplacer des machines par d’autres plus performantes énergétiquement. Il faut aussi savoir les utiliser plus rationnellement — par exemple faire tourner un moteur ou allumer une lampe uniquement si c’est nécessaire — et vérifier qu’elles fonctionnent bien. Nous proposons une démarche en plusieurs temps. D’abord effectuer un diagnostic chiffré pour identifier les gisements d’économie comme les dysfonctionnements. Puis mettre en œuvre des systèmes d’automatisme et de régulation afin de mieux gérer le fonctionnement des équipements (trop de moteurs électriques sont mal utilisés car ils fonctionnent en permanence alors qu’il existe des solutions techniques pour les faire fonctionner exclusivement quand on en a besoin…). Ensuite surveiller, afin de maintenir la performance atteinte grâce à une analyse permanente des gains (par la maintenance, la supervision et le contrôle). Un gestionnaire pourra ainsi comparer la consommation énergétique de différents sites dont il a la charge et détecter ce qui peut être amélioré. La dernière étape consiste justement à passer à l’acte, dans le but de poursuivre un haut niveau de performance, grâce à des outils de gestion d’automatismes, de conseil, de formation et de suivi. En appliquant ces principes, il est possible de réduire jusqu’à 30 % la consommation énergétique dans la plupart des processus industriels ainsi que dans les bâtiments, tertiaires ou résidentiels.
C. : Avez-vous déjà signé avec de gros clients en Chine ? Quels sont vos compétiteurs ? les Chinois sont-ils des concurrents sérieux pour vous ?
N.G. : Nos premiers clients sont les groupes français avec lesquels nous travaillons déjà dans le monde entier : Carrefour, Veolia Environnement… Le secteur minier constitue un marché de taille : par exemple nous équipons les mines du groupe Shaanxi Coal.
Nos principaux concurrents sont inter-nationaux. En Chine, de nombreuses sociétés proposent leurs services pour réaliser des économies d’énergie, ce que l’on appelle les ESCO (Energy Saving COrporations). Cela va de la TPME qui proposera de gérer le remplacement des ampoules à de grands groupes prenant en charge la gestion et le contrôle des bâtiments. La Chine est un vivier de personnes compétentes dans des domaines bien ciblés. En revanche, elle ne possède pas pour le moment de groupes chinois à même d’intervenir sur une large variété de processus.
C. : Avez-vous le sentiment que l’Etat chinois et les entrepreneurs ont pris la mesure de la nécessité de faire des économies d’énergie ?
N. G. : Les autorités nationales ont pris conscience de l’impératif pour la Chine de mieux gérer sa consommation énergétique. Le pays est dépendant de façon significative des importations et les autorités mesurent qu’elles n’arriveront pas à assurer leur rapide croissance sans faire un effort particulier. Les courbes de corrélation entre croissance du PNB et croissance de la consommation de l’énergie sont, à ce titre, parlantes. Elles mettent en évidence que, si jusqu’au dé-but des années 2000, la Chine avait relativement bien maîtrisé sa con-sommation énergétique et avait même com-mencé à prendre des mesures de gestion ; à partir de 2005-2006, l’effort s’est relâché et sa consommation énergétique a crû plus vite que son PNB.
Toutes les projections à long terme montrent que les tendances actuelles ne sont pas économiquement soutenables. D’abord parce que les réserves de charbon ont des limites, ensuite parce que les énergies éolienne et solaire ne représenteront pas plus de 10% de la production d’énergie électrique à un horizon de 5 à 10 ans et que l’hydroélectricité est également limitée, mais aussi parce qu’importer du pétrole ne peut s’envisager à long terme, enfin en raison du mouvement global en faveur de la limitation des émissions de gaz a effet de serre. Les raisons d’agir des autorités chinoises sont donc tout aut-ant économiques qu’environnementales. Et les Chinois font déjà preuve de leur détermination à agir.
Les autorités nationales chinoises se sont ainsi entourées d’experts internationaux, notamment américains — comme depuis 20 ans, le célèbre laboratoire Lawrence Berkeley National Laboratory, très influent sur les questions de politique énergétique et dont l’ancien patron prix Nobel a pris la tête du Departement of Energy au sein de l’administration Obama. Avec leur expertise, ils ont élaboré un plan d’amélioration de l’efficacité énergétique du pays dont les objectifs ont été an-noncés en 2006. Cependant, et même s’il existe des réserves d’améliorations im-portantes — les modes de consommation d’énergie sont particulièrement in-efficaces pour des raisons historiques, la mobilisation des acteurs économiques apparaît encore insuffisante pour atteindre l’objectif
C. : En quoi consistent les blocages ?
N. G. : On peut définir trois blocages principaux. Tout d’abord, la taille exceptionnelle du pays doit être prise en compte. Une politique centrale ne se démultiplie pas forcément localement. Bien que les autorités obtiennent des résultats, force est de constater un certain phénomène d’inertie dans le changement de mentalité comme dans les stratégies d’investissement.
Ensuite, les processus de décision peuvent constituer un obstacle. Pour un investisseur, la rentabilité d’une amélioration de son efficacité énergétique n’est pas évidente. Par exemple, dans une cimenterie, activité électro-intensive, il n’apparaît pas prioritaire au manager de réaliser des économies d’énergie, alors que le prix de l’énergie est contrôlé et que, dans un contexte de croissance, l’investissement sert à augmenter ses capacités de production. Il n’en perçoit pas la rentabilité immédiate. Bien que la Chine ait pris conscience de l’importance macroéconomique du problème, il reste un effort pédagogique à réaliser pour persuader chaque consommateur (particulier, industriel…) au niveau individuel.
Enfin, il faut inciter davantage. Dans un bâtiment par exemple, une distinction existe entre investisseur et exploitant. L’investisseur paye la mise aux normes ou l’amélioration énergétique du bâtiment alors que c’est l’utilisateur qui en bénéficie. Il manque encore en Chine des mesures d’incitation qui permettent de rentabiliser les investissements.
C. : Il existe pourtant des régulations et des incitations…
N. G. : Elles sont insuffisantes. Je participais à une conférence, la semaine dernière, avec un certain nombre d’experts chinois et américains. Ils jugeaient les primes en faveur de l’amélioration de l’efficacité énergétique dans l’habitat ancien quatre à cinq fois insuffisantes pour provoquer l’intérêt de l’investisseur ! Dans notre domaine, le problème n’est pas technique, il est commercial. Il nous faut obtenir l’adhésion du décideur. Très souvent dans ce type d’investissement, la rentabilité est à un horizon de trois ans. Or, tout va très vite en Chine et les décideurs, sommés de choisir où investir, préfèrent développer un nouveau business.
C. : Mais ne sont-ils pas tenus de réduire leur consommation ?
N. G. : Certes des objectifs très précis à cinq ans ont été fixés aux grandes entreprises d’Etat, aux municipalités et aux provinces. Quand on sait que le bâtiment est responsable de 30 à 40 % de la consommation énergétique d’un pays, on imagine mieux le gisement d’économies que représente une meilleure gestion du patrimoine public d’autant que beaucoup de bâtiments sont encore très mal isolés. La prise de conscience est bien là et volontariste, mais la mise en œuvre semble plus difficile. J’ai entendu par exemple un responsable municipal m’expliquer que son service travaillait beaucoup sur l’efficacité énergétique dans son périmètre en déplaçant une usine… dans un canton voisin !
C. : Que préconiseriez-vous pour accélérer les choses ?
N.G. : Une collaboration étroite entre industriels et organismes financiers contribuera à imaginer des dispositifs financiers non-traditionnels du type « engagement de performance ». Il nous sera alors possible de prendre en charge nous-mêmes l’investissement en nous rétribuant par le retour sur investissement. Nous adaptons actuellement notre stratégie d’entreprise à cette nouvelle donne. Il nous faut trouver les bons partenaires, car inventer de nouveaux modèles est compliqué et risqué. A ce titre, il faut saluer les actions de l’AFD en Chine, qui met en place des solutions de financement bonifié pour les projets d’amélioration de l’efficacité énergétique.
C. : La Chine a pris la tête d’une croisade en faveur des pays en voie de développement pour demander des transferts de technologies, mais beaucoup de gens se méfient. Comment voyez-vous cela ?
N. G. : Il est normal que la Chine accède aux mêmes technologies que le reste du monde. De plus, collaborer avec les Chinois constitue un potentiel d’enrichissement majeur. Schneider Electric, comme tout grand groupe industriel, protège sa technologie, ce qui ne revient ni à cacher, ni à pratiquer de la rétention d’informations. Il y a six mois, le Groupe a lancé un programme de recherche conjoint avec un laboratoire de l’Université de Qinghua spécialiste en conservation d’énergie du bâtiment, l’ERI (Energy Research Institute), le pôle de compétence énergétique de la NDRC ainsi que le Lawrence Berkeley Laboratory, pour une période de trois à quatre ans. Notre objectif est triple : montrer que Schneider Electric collabore avec des institutions de premier plan ; profiter de compétences fortes dans l’innovation, dans un pays où ce sont les universités qui génèrent des spin-off mettant en œuvre de nouvelles technologies ; être présent auprès des chercheurs chinois qui définissent leurs nouveaux standards.
C. : En définitive, estimez-vous réaliste de croire que la Chine s’oriente vraiment vers une low carbon economy quand on voit le gaspillage énergétique environnant ?
N. G. : Ce gaspillage énergétique n’est pas le fait du hasard : les Chinois ont du construire très vite leurs infrastructures, combler les besoins immédiats, loger chaque personne... De même, pour l’industrie chinoise, le problème n’était pas de constituer l’activité sidérurgique la plus propre au monde mais de produire au plus vite de l’acier. Mais la Chine casse aussi vite qu’elle construit et quand elle reconstruit, elle respecte davantage les normes. A quelques probables exceptions près, les municipalités affirment ne plus délivrer de permis de construire en cas de manquement aux règles de performance énergétique. Cet engagement vertueux récent produira ses effets dans les toutes prochaines années.
Propos recueillis par Anne Garrigue
* La NDRC (National Development and Reform Commission) est une agence sous l’égide du Conseil d’Etat qui assure une fonction de contrôle et de planification sur l’économie chinoise. La NDRC étudie et formule les politiques pour le développement économique et social su pays et guide la restructuration économique du pays .
Le programme “Top 1000”
En 2005, le gouvernement chinois lançait un ambitieux plan de réduction de la consommation énergétique par unité de PNB d’ici 2010. Une des initiatives clé de ce plan intitulé « Top-1000 Energy-Consuming Enterprises program » visait à développer une série de mesures concrètes encourageant les économies d’énergie dans 1000 entreprises de 9 secteurs : acier, pétrole et pétrochimie, chimie, électricité, métaux non ferreux, charbon, construction, textile, papier. Ces entreprises représentaient 47% de la consommation énergétique en 2004. Ce programme, basé sur le volontariat, instituait des objectifs précis pour chacune de ces 1 000 entreprises. En échange de leur engagement, la NRDC offrait une aide technique sous forme de formation, d’audit…
En 2006, le programme représentait les deux tiers de l’amélioration de l’efficacité énergétique en Chine ; en 2007, la moitié, au point de créer un modèle repris au delà des 1 000 entreprises. Selon le rapport du Lawrence Berkeley Labs (LBL), principal conseiller étranger sur ce programme, « Top 1000 » devrait contribuer, d’ici 2010, à hauteur de 10% à 25% à l’objectif de 20% d’amélioration de l’efficacité énergétique chinoise.
ies.lbl.gov/iespubs/LBNL-62874.pdf








