Sélection livres

 

Connexions n°54, juillet 2010

 

 

 

 

Par Laurent Ballouhey

 

Les trois sagesses chinoises, taoïsme, confucianisme, bouddhisme, par Cyrille J.-D. Javary, Albin Michel, 250 p. , 17 euros
Cyrille Javary est un bon connaisseur de la Chine et singulièrement du Yi Jing. Dans ce nouveau livre, il a décidé de nous familiariser avec ce qu’il appelle « les trois sagesses chinoises : bouddhisme, taoïsme et confucianisme ». La clé — et le sel — de son livre, c’est un tableau très clair qui figure en fin de livre et qui établit une comparaison entre les caractéristiques des trois « sagesses », ce qu’elles apportent de plus fondamental aux Chinois et au monde. Ce tableau a le mérite, en distinguant ce sur quoi chaque « sagesse » met l’accent, de nous permettre de mieux saisir la cohérence interne de ces trois « sagesses » et leurs différences. En outre, ce livre raconte avec verve beaucoup d’histoires et introduit moult personnages. C’est donc un bon outil pédagogique. Mais il nous pousse aussi à nous interroger sur ce terme de « sagesse », aujourd’hui très galvaudé. Le confucianisme est plutôt une morale sociale et politique. Le bouddhisme est plutôt une religion ou une philosophie. Quant au taoïsme, il rentre particulièrement difficilement dans nos catégories occidentales. Utiliser le même mot de « sagesse » permet certes de contourner les difficultés de catégorisation mais peut aussi se révéler trompeur car il gomme des différences essentielles sur lesquelles il faut pouvoir continuer à s’interroger. A.G.

Mongolia, Nomad Empire of eternal Blue Sky, Par Carl Robinson, 536 pages, 250 photos en couleurs, 14 cartes. Edité par Odyssey Books & Guides, Hong Kong 2010
Longtemps résident en Asie, d’abord comme étudiant de chinois à Hong Kong, puis comme journaliste pour la presse américaine à Saïgon au Sud-Vietnam jusqu’à la fin de la guerre, Carl Robinson a depuis arpenté l’Asie sous toutes ses coutures et toutes ses latitudes, passant du Vietnam à l’Australie, puis à la Mongolie. Déjà auteur d’un beau guide de l’Australie où il vit depuis vingt ans, il a été sollicité par l’éditeur pour se lancer dans la redécouverte et l’exploration complète de la Mongolie extérieure dont il était déjà familier.
Un long périple de vingt mille kilomètres effectué en mai et juin 2008, les deux mois les plus favorables au voyage, au cours duquel il a utilisé tous les moyens de transport possibles comme le chameau, le poney, la jeep ou le train, lui a permis de parcourir de long en large cet immense pays grand comme trois fois la France mais peuplé de seulement trois millions d’habitants.
Cet ouvrage exhaustif de 500 pages de textes très bien documentés et approfondis sur l’histoire, la géographie ou l’ethnographie des régions traversées est agrémenté de nombreuses photos aussi saisissantes qu’instructives pour le voyageur.
C’est bien ce qui fait de cet ouvrage de grande qualité beaucoup plus qu’un guide, pour devenir un très riche compagnon de voyage autant littéraire qu’historique, retraçant les origines des royaumes nomades du IIIe siècle avant notre ère jusqu’à l’empire Kitan au XIIe siècle, précédant l’avènement de l’empire de Gengis Khan, « l’âge d’or » selon les Mongols, pendant lequel celui-ci a dominé la moitié du monde. Tous les ingrédients sont fournis pour que le voyageur puisse apprécier la force poétique et le sens de l’aventure que dégage la traversée des steppes mongoles.

Les idées maîtresses de la culture chinoise, Par Liang Shuming, Introduction, traduction et notes par Michel Masson s.j. Editions du Cerf, 432 pages , 45 €
« Sans la rencontre avec l’Occident, dans trois cents ans ou dans mille ans, la Chine serait encore sans électricité ni chemins de fer ». On se rend mieux compte aujourd’hui de l’aspect provocateur et à contre courant de cette forte et stimulante formule de Liang Shuming (1893-1988).Considéré par certains comme « le dernier confucéen » (la biographie de Guy Alitto), bien qu’il devint plus tard un sévère critique de cette idéologie pour embrasser la pensée bouddhiste, il s’engagea aussi dans les années 20 à 50 dans un projet de « reconstruction rurale » et dans la formation d’une troisième force entre le Parti communiste et le Parti nationaliste, qui échoua.
Il continua à jouer les trouble-fête en 1949 faisant le constat pessimiste selon lequel la Chine restait une société sans classes sociales, sans véritable Etat, sans développement politique, et envisageant une période longue et dramatique avant de réaliser la modernisation du pays. Pour lui, l’éthique confucéenne faite d’obligations réciproques au sein de la famille, du clan, de la société avait eu pour effet de bloquer tout progrès de haut en bas de la société chinoise.
Cet essai sur les idées maîtresses de la culture chinoise, jamais traduit depuis 1949, loin d’être un retour nostalgique sur le passé, est une étude critique des institutions et des valeurs confucéennes qui rejoint celle de Max Weber. « La Chine ne semble avoir fait aucun progrès au cours des deux derniers millénaires », écrit par exemple Liang Shuming, en attribuant ce phénomène à deux facteurs : l’absence d’organisations autres que familiales, et l’absence de classes sociales, au sens moderne du terme. A l’heure où la Chine tente de remettre au goût du jour certaines valeurs confucéennes, il est adéquat de redécouvrir l’importance des questions posées par ce grand penseur sur la culture chinoise. Elu à un poste honorifique après 1949, il eut le courage de tenir tête à Mao et de contester sa politique à deux reprises et le paya d’un long silence forcé jusqu’à sa mort. Ce livre constitue un remarquable document sur la vie intellectuelle en Chine juste avant 1949 et aussi une occasion unique de relire son passé et de réfléchir aux questions posées par Liang Shuming sur la modernité, sans avoir été écouté alors, mais qui sont devenues depuis les questions de la Chine du XXIe siècle.

Histoire de la Chine, John Fairbank. Edition revue par Merle Goldman, Traduit de l’anglais par Simon Duran, Editions Taillandier, 750 pages, 32 €
Une Histoire de la Chine complète, sur 4 000 ans jusqu’à aujourd’hui, racontée de façon vivante autant que savante et servie par une plume élégante, tel est le beau cadeau que le fondateur de la sinologie américaine moderne J.K. Faibank, offre au grand public dans ce maître ouvrage et qui méritait bien cette réédition en français. Dès son premier séjour en Chine en 1932, Fairbank s’était interrogé sur cet étonnant paradoxe qui ressortait de l’histoire du pays : malgré la variété et la complexité du paysage chinois, grâce à un mode de vie et à un système de gouvernement bien plus profondément enracinés dans le passé que les nôtres, le monde chinois avait su conserver son unité politique là où l’Europe n’y était pas parvenue. Soixante ans après, peu avant sa mort et alors qu’il achevait cette Histoire de la Chine qui était l’œuvre de sa vie, les faits lui donnaient encore raison, malgré toutes les convulsions intervenues entre temps : la continuité de la Chine et de son mode de gouvernement s’affirmaient bien au-delà des idéologies empruntées et des métamorphoses successives. La raison majeure et évidente selon lui est qu’ « aucun modèle étranger ne pourrait convenir au contexte chinois et de nombreux modèles seraient utilisés sans qu’aucun ne s’avère jamais adéquat ». En fin de compte, il tente à son tour de répondre à la grande énigme qui interroge toujours les intellectuels chinois comme les sinologues occidentaux : pourquoi la Chine, qui surpassait de loin et dans tous les domaines l’Europe à la fin du Moyen-âge et jusqu’aux années 1800, a-t-elle décroché et commencé à décliner ? Sans doute parce qu’elle avait trop d’atouts et d’avantages, dont l’un des moindres n’était pas justement sa cohérence politique…

La révolution fourvoyée. Parcours dans la Chine du XXe siècle, Par Lucien Bianco, Editions de l’Aube, 230 pages, 22 €
Lucien Bianco, le « Fairbank » de la sinologie française moderne, comme certains le surnomment, qui a succédé à Jacques Guillermaz à la direction du Centre d’études sur la Chine contemporaine, est l’auteur de deux ouvrages fondamentaux Les origines de la révolution chinoise 1915-1949 et Jacqueries et révolution dans la Chine du XXe siècle, publiés l’un à l’aube et l’autre à la fin de sa carrière universitaire. Mais il a aussi participé à un nombre important d’ouvrages collectifs et surtout publié de multiples articles de fond et de circonstances dans une variété de revues qui vont d’Esprit aux Annales, en passant par Etudes rurales, la revue Vingtième siècle ou le quotidien Le Monde.
C’est une sélection de dix principales études qui est reprise ici en volume et qui constitue un pénétrant survol du parcours de la Chine à travers ce court et long vingtième siècle, qui la mène du succès du Mao révolutionnaire et fondateur de la République (1949) à l’échec personnel du Mao « grand timonier » et donc de son « maoïsme » durant les deux dernières décennies de sa vie (1956 à 1976), ce qui ne signifie cependant pas l’échec complet du régime chinois, comme le fait remarquer l’auteur.
Les études et articles présentés dans ce recueil reprennent tous les thèmes de prédilection du sinologue qui sont : la place et le rôle des révoltes paysannes, la démographie (spécialité d’origine de l’historien) et notamment la politique de l’enfant unique, le maoïsme et ses déboires, et la révolution chinoise tout au long de ce siècle (1919 à la Chine des réformes d’aujourd’hui. Ils lui fournissent l’occasion de revenir au long de ces pages sur la question qui taraude le chercheur depuis le début : la révolution fut-elle vraiment une révolution paysanne, et les paysans en furent-ils les principaux acteurs et les bénéficiaires, comme l’affirme l’histoire officielle ? La réponse de Lucien Bianco est négative : la grande misère des masses paysannes et les nombreuses rébellions et jacqueries n’auraient pas suffi à renverser l’ancien régime si ces mouvements n’avaient pas été organisés et dirigés par les élites révolutionnaires regroupées au sein du Parti communiste, d’origine non pas majoritairement paysanne mais surtout intellectuelle et urbaine.
Ecrites parfois avec la passion et l’engagement du polémiste — il fut l’un des premiers à démystifier le maoïsme et la révolution culturelle dans Regards froids sur la Chine et ici dans l’article La page blanche — mais toujours animées par le seul souci de la recherche de la vérité, ces études brillantes et pertinentes sont autant de repères, de points d’appui et d’éclairages puissants pour comprendre les origines et les ressorts de cette ébauche de « puissance émergente ».

Matteo Ricci, le sage venu de l’Occident. Par Vincent Cronin, Traduit de l’anglais par Jane Fillion, Albin Michel, Spiritualités
L’année 2010 ne pouvait ignorer le missionnaire jésuite italien, Matteo Ricci mort à Pékin le 11 mai 1610 après 28 ans passés en Chine où il avait pris pied à partir de Macao à l’âge de 30 ans, sans rien savoir encore de la langue ni de la culture chinoises, mais avec pourtant un projet insensé : évangéliser, seul ou presque, l’empire du Milieu. Prônant une entente des cultures plutôt que leur affrontement, il reste celui qui fut le premier à entamer le dialogue entre le monde chinois et le monde occidental et à découvrir la civilisation chinoise pour tenter de la faire connaitre en Europe. Son parcours relève presque de l’initiation : il met vingt ans pour monter de Canton à Pékin, apprenant un à un les caractères chinois, abandonnant sa première bure bouddhiste pour un costume de lettrés confucéens, découvrant qu’aucun mot chinois ne correspond vraiment au terme de « Dieu », provoquant l’étonnement des fonctionnaires du Palais impérial en leur révélant la perspective en peinture ou en leur montrant un prisme en verre apporté de Venise. Mais l’essentiel de l’apport de Matteo Ricci est ailleurs : il incarne un comportement très peu répandu à l’époque, celui de l’écoute et du respect à l’égard d’une civilisation différente. Matteo Ricci est ainsi le premier passeur entre les deux cultures et les deux mondes, chinois et occidental, et reste étonnamment contemporain, quatre cents ans après son passage sur la terre de Chine où il est enterré.

Vive le socialisme ! La véritable histoire d’une jeune Chinoise qui rêvait de liberté. par Zhang Lijia, traduit de l’anglais par Jean-François Chaix. Ed. Bourin, 406 pages, 23 €
Le socialisme d’alors, celui de Zhang Lijia et des années 70-80, ne prêtait pas à sourire. Même le travail en usine se transmettait de parents aux enfants, comme pour les emplois de fonctionnaires dans les provinces. C’est ce qui arrive à la collégienne de 16 ans Zhang Lijia. Elle veut étudier et rêve d’apprendre l’anglais, synonyme d’ouverture sur le monde et de liberté individuelle. Mais sa mère, ouvrière dans une usine de Nankin qui produit des missiles pour l’Armée populaire de libération, trouve qu’il n’y a pas d’avenir plus glorieux pour sa fille que de lui succéder à son poste d’ouvrière d’élite. Contrainte de se soumettre mais toujours un peu rebelle, la jeune fille va connaitre les joies de la vie en usine, l’ennui en fait car elle est chargée de contrôler la pression des gaz, ce qui ne lui demande ni effort intellectuel ni peine physique. Elle découvrira les rivalités entre petits chefs, les jalousies entre collègues, mais commencera à respirer un nouvel air de libération de la parole et de la vie individuelle dans cette Chine en transition vers autre chose d’indéfinissable. Cette marche est quelque peu interrompue en 1989, où elle participe aux manifestations contre la corruption et l’inflation et prendra même la tête d’une grande protestation des ouvrières de son usine de missiles.
Se voyant ensuite au fond d’un trou comme une grenouille au fond d’un puits, elle décide de s’échapper de l’usine en apprenant l’anglais toute seule. Sa vie en sera changée et le roman nous amènera dans un autre monde. Elle rencontrera un anglais avec lequel elle se mariera et aura deux filles, elle deviendra journaliste et voyagera dans le monde entier. Elle réside aujourd’hui à Pékin pour exercer son métier de journaliste et d’écrivain pour expliquer et donner à comprendre son pays aux Occidentaux. En anglais de préférence. Son rêve de jeune fille idéaliste s’est enfin réalisé. Un authentique « succes story » à la chinoise.

Wuhan Boiler Company Workers. Pierre Bessard est un photographe atypique. Il est l’un des rares chasseurs d’images qui a eu le courage de se rendre en Corée du Nord à dix-sept reprises à la recherche de souvenirs d’un Royaume Ermite méconnu et coupé du reste du monde. Il en possède aujourd’hui une vaste collection, des images uniques et étonnantes.
Il dévoile une autre facette de sa passion pour l’insolite avec « Wuhan Boiler Company Workers, » un livre de photos que le quotidien Le Monde a qualifié de « l’un des plus singuliers de 2010 ».
En effet, partant d’une commande de l’entreprise Alstom, Pierre Bessard a réussi à photographier ce segment de la société chinoise voué à l’oubli dans l’urgence des réformes économiques en cours : le monde ouvrier. Après avoir racheté la Wuhan Boiler Company, productrice de chaudières pour centrales au charbon et après avoir décidé son transfert hors de la ville de Wuhan, Alstom a voulu garder un souvenir des lieux et du personnel. Pierre Bessard a été chargé d’être en quelque sorte le gardien de la mémoire de cette usine.
« Wuhan Boiler Company » n’est pas seulement une réussite du point de vue formel et artistique. Les photos que ce livre contient sont un témoignage à la fois poignant et optimiste d’un monde condamné mais qui reste toujours vivant. Au-delà de la préservation de la mémoire des hommes et des machines, c’est l’énergie et la beauté que dégagent les quatre cents portraits de travailleurs sur fond gris mais sous une lumière éclatante qui émeuvent et font réflechir sur la Chine d’aujourd’hui.
Any Bourrier