Connexions n°52, novembre - décembre 2009
Sous Mao, la presse n’était qu’une sorte de journal officiel, qui ne ressemblait que de très loin à du journalisme. Les réformes de 1978-79 la débarrassent du carcan totalitaire. Les mutations de la société, qui s’habitue à plus de liberté, le désengagement financier de l’Etat dans la presse et l’irruption des contraintes du marché font fleurir des titres de qualité au ton toujours plus audacieux. Ce mouvement est ralenti par l’arrivée au pouvoir de Hu Jintao en 2003, qui porte en 2004 un coup sévère aux ferments d’une presse d’opposition (Nanfang Dushi Bao 《 南方都市报》, Xin Jing Bao 《新京报》), faisant arrêter plusieurs rédacteurs en chef très progressistes. Les journalistes libéraux se sont depuis habitués à un modus vivendi avec le pouvoir, fait de lignes rouges à ne pas franchir dans certains domaines, et de frontières plus mouvantes et négociables dans d’autres.
Cependant, l’émergence d’Internet a sur l’information des répercussions encore plus profondes en Chine que dans le reste du monde. On trouve aujourd’hui pratiquement tout sur la toile, et le pouvoir ne peut la contrôler que très imparfaitement. A quoi la presse sert-elle donc encore ? Deux affaires récentes peuvent servir de prisme pour analyser le rôle du journaliste dans la Chine d’aujourd’hui, et montrent qu’il est peut-être plus qu’un « idiot utile ».
Vox dominici ou vox populi ? La chute du secrétaire Yi Guangming
Expropriations illégales avec compensations dérisoires, prises d’intérêts dans des projets d’infrastructures, intimidation et détention de ses opposants… Yi Guangming, secrétaire du Parti en charge du district de Dao (永州市道县), dans le Hunan, était tout le portrait de ces « mauvais cadres » propres à susciter des idées de révolte dans l’opinion. Le 25 octobre 2009, à l’annonce de sa « double condamnation » (expulsion du Parti et retrait de ses fonctions), les habitants de plusieurs quartiers de Dao font exploser des pétards et organisent un défilé du dragon pour exprimer leur joie.
Les premières images de cette manifestation sont prises et postées le jour même par des participants sur Rednet, forum provincial du Hunan. Dès le lendemain, quelques-unes de ces photographies sont montrées au journal télévisé d’une chaîne émettant dans le Shandong, à plus de 1000 km du Hunan.
L’information est déjà largement diffusée par des dépêches reprises sur internet sur de nombreux forums et blogs le 29 octobre et le quotidien de Pékin Xin Jing Bao publie un reportage sur l’événement le 10 novembre. Le traitement médiatique de cette affaire montre bien comment fonctionne le journalisme d’investigation dans la Chine actuelle. Les informateurs locaux travaillent en général avec des médias d’une province extérieure à la leur, car ceux-ci ne sont pas sensibles aux pressions des mêmes autorités.
La publication de ces informations peut bien entendu servir l’administration centrale de Pékin, qui renforce ainsi sa mainmise sur les provinces et tente d’incarner l’image de la justice. L’inconscient collectif chinois est plein de ces histoires des temps impériaux, où d’intègres missi dominici font tomber des potentats locaux corrompus, pour la gloire de l’empereur et le bonheur du peuple.
Toutefois, la large reprise de ces actualités sur les forums et les blogs de tout le pays renforce surtout le peuple dans la conscience de sa propre force. En effet, c’est à contre-cœur que le pouvoir a fait condamner le secrétaire Yi. Il était à un an de la retraite, et les autorités avaient fait savoir aux plaignants qu’elles désiraient le laisser partir tranquillement. L’un d’entre eux cependant avait été particulièrement opiniâtre. Ni les détentions, ni son renvoi manu militari au Hunan par la police de Dao alors qu’il pétitionnait (上访) à Pékin en 2007 ne l’avaient découragé. Il a ainsi fini par se faire remarquer par des journalistes du Nanfang Zhoumo en 2008, qui ont publié un article pointant les irrégularités de la gestion du district de Dao. C’est cette médiatisation du conflit qui a obligé la province à intervenir.
Par ailleurs, le compte rendu des manifestations par le Xin Jing Bao n’hésite pas à raconter presque tout dans le détail le plus subversif, recueillant les témoignages de nombreuses personnes. On y découvre notamment que la police a tenté à plusieurs reprises d’intimider les manifestants, mais que le soutien des passants l’a mise en échec.
Carabiniers d’Offenbach ou Hercule Poirot ? Les noyés de Jingzhou
Le 24 octobre 2009, en début d’après-midi, il fait encore assez bon à Jingzhou, dans le Hubei, pour aller se baigner dans le Yangtsé. Soudain, deux petits garçons crient à l’aide. A près de cinquante mètres, ils n’arrivent pas à regagner la rive. Aussitôt, plus d’une dizaine de jeunes étudiants se jettent à l’eau. Certains ne savent même pas nager. Ces enfants uniques, tant brocardés par les sociologues pour leur supposé égoïsme et manque d’engagement dans les affaires publiques, se précipitent à la rescousse de leurs cadets sans hésitation, sans même enlever leurs chaussures. Les petits garçons sont sauvés, mais trois étudiants, alourdis, inexpérimentés, trouvent la mort dans les remous du fleuve.
Rapidement, des dépêches diffusent cette information. Pourtant le lendemain, les photographies et les témoignages directs ne se trouvent pas encore dans les journaux nationaux, mais sur les forums Internet, directement postés par les témoins du drame. Un certain nombre de détails troublants y sont révélés : deux bateaux de pêcheurs se trouvant à une vingtaine de mètres n’ont pas bougé ; des pêcheurs ont exigé 10 000 Rmb pour chaque corps à repêcher. Insensibles aux promesses, suppliques et pleurs, ils n’ont remis les cadavres attrapés dans leurs filets qu’après que les étudiants et leurs professeurs sont parvenus à réunir la somme.
La puissance d’Internet se mesure instantanément. Dès le lendemain, ces pêcheurs sont partout accueillis par les insultes, soufflets et cailloux de la Némésis populaire. Et ce n’est qu’un temps en retard que les médias traditionnels se font l’écho de ces témoignages.
Néanmoins, les journalistes d’investigation apportent bientôt une valeur ajoutée aux articles des meilleurs titres de la presse écrite. D’abord, ils donnent la parole à chacun, étudiants, nageurs, parents des victimes, pêcheurs, autorités et simples témoins. Ensuite, ils vérifient les accusations de pratiques mafieuses prêtées aux pêcheurs, et mettent à nu à la fois les agissement douteux d’une entreprise très lucrative ayant le monopole du repêchage des corps dans la circonscription et les carences des pouvoirs publics, démunis et sous-équipés.
Les éditorialistes quant à eux mettent en évidence le paradoxe du drame : les héros de la Chine d’aujourd’hui ne sont pas ceux auxquels on aurait pu s’attendre ; ce sont ces très jeunes étudiants impétueux et les quinquagénaires quelque peu ringards du petit groupe local des « nageurs d’hiver » qui ont réussi à sauver plusieurs vie ce jour-là.
Il y a 30 ans, en 1979, Le sourire de l’homme tourmenté (《苦恼人的微笑》) sort sur les écrans chinois. Ce film courageux raconte l’histoire d’un journaliste à la fin de la Révolution Culturelle, dégoûté par les mensonges de la propagande, et qui décide d’aller chercher la vérité.
Le contexte politique a changé, la technologie aussi, mais son message est toujours d’actualité.








