Prix Fulei, Le Clézio à Pékin
Connexions n°52, novembre décembre 2009

Jean-Marie Gustave Le Clézio, prix Nobel de littérature 2008, était en visite pour quelques jours à Pékin à l’occasion de la remise du prix Fu Lei pour la traduction. Au Centre culturel français de Pékin, il a accepté de répondre aux questions des journalistes chinois et français. Voici quelques extraits de cette conférence.

Jean-Marie Gustave Le Clézio (à d.) et Dong Qiang (à g.), professeur à Beida et président du jury du prix Fu Lei. Crédit photo : DR

Question : Vous arrivez des jardins du vieux Palais d’été. Pourquoi avoir choisi de lui rendre visite ?
Jean-Marie Gustave Le Clézio : Je suis très sensible aux côtés tragique, nostalgique et poétique de ce parc qui évoque pour moi les ruines de Rome, dessinées par les premiers voyageurs du XIXe siècle. Ce parc parle de la puissance de la Chine et des tragédies qui sont venues à bout du pays.
Question : Vous êtes venu plusieurs fois en Chine. Quel est votre regard, votre jugement sur son développement ?
J-M G Le C.: Je suis venu en Chine pour la première fois il y a 20 ans. J’ai visité Pékin, Xi’an, Wuhan, Shanghai. J’étais étonné de voir que Pékin était encore traditionnel alors que Shanghai était un vaste chantier. J’ai observé la juxtaposition de deux Chine. A la campagne, il y avait très peu de machines à moteur ; la vie était encore très archaïque, mais coexistait déjà avec un développement très rapide. Le progrès de la Chine a été trop fulgurant (technique, communication, relations humaines) pour être pensé. La société est passée de façon brutale d’une société presque tribale à une société avec des familles réduites et peu de contacts entre les hommes. La réalité chinoise est en avance sur l’esprit. Je ne pose pas de jugement. Je ne connais pas assez la Chine. Je suis un observateur du pays à la fois émerveillé et inquiet.
Question : Quelles réactions provoquent chez vous les progrès de la modernité, de l’urbanisation, de la virtualité en Chine ?
J-M G Le C. : Je ne refuse pas la modernité. Nous n’avons pas le choix. On ne peut pas vivre dans une île. Et, même dans une île, on n’échappe pas aux déchets qui reviennent par la mer. On ne peut pas bénéficier des avantages de la modernité (progrès médical, communication) et refuser le développement. Nous sommes obligés d’être ensemble et d’avoir une attitude cohérente. Le développement fait partie du génie humain. On ne peut pas condamner ceux qui tentent de se développer pour sortir de la pauvreté. Je n’accepte donc pas les jugements simplistes.
A Pékin, je suis frappé par l’audace de l’architecture, de la communication. En même temps, on sent une peur de voir disparaitre la société ancienne. C’est un défi. En Chine, la modernisation est si rapide que la réalité est en avance sur l’intellect. Le changement est difficile à penser. Il faut rester humble.
J’ai aimé Still Life (Sanxia haoren), le film de Jia Zhangke qui relate l’histoire du barrage des Trois gorges. C’est un exemple de progrès technique et de tragédie pour les gens qui habitaient ces endroits, une erreur humaine et technique. Au Canada aussi, Hydro-Québec a construit des barrages qui risquent d’anéantir la nation Inuk. Certaines prouesses techniques provoquent de grandes tragédies humaines. Il faut éviter les dégâts.
Question : En tant qu’écrivain vous êtes très sensible à la langue. Que vous inspire la langue chinoise ?
J-M G Le C. : Je suis toujours émerveillé en Chine par la langue chinoise monosyllabique qui permet des rencontres hasardeuses entre sons, des juxtapositions qui sont une merveille pour l’esprit occidental. Je demande toujours le sens des noms propres. J’ai gardé cet émerveillement d’enfant devant la sémantique de la langue chinoise.
Question : Vous avez été traduit en chinois (Le procès verbal, Ourânia, Raga, Ritournelle de la faim). Comment s’est passé ce travail de traduction ?
J-M G Le C. : Ma correspondance avec le traducteur a été très utile. J’ai parfois dû corriger des imprécisions. Il faudrait pouvoir rééditer un manuscrit après traduction. Il serait meilleur.
Question : Etes-vous inspiré par la Chine ou l’Asie en général pour un prochain roman ?
J-M G Le C. : Oui et non. Je ne suis pas inspiré par des pays, plutôt par des situations ou des littératures. J’ai eu envie d’écrire des histoires à partir de la lecture de romans de Laoshe ou de Luxun. J’ai commencé à écrire des contes futuristes inspirés par Pékin ou Séoul parce que ce monde est très en avance, presque utopique. Je me sers de ces villes comme d’un décor.
Question : Qu’est-ce qui vous touche dans l’œuvre de Laoshe ?
J-M G Le C. : Je suis un grand amoureux de Laoshe. Pour au moins deux raisons ; la première est assez romantique. Comme moi, il est membre d’une tribu en voie d’extinction (Vanishing Tribes) les Mandchous pour lui, les Mauriciens pour moi. J’ai aimé aussi sa description de la vie de Pékin dans les années 30 : les moments intimes de la vie de famille dans une cour (Quatre générations sous le même toit,), les conflits de générations... C’est un grand roman d’apprentissage de la vie urbaine.
Question : Etes-vous intéressé par des philosophes et lesquels ?
J-M G Le C. : Je suis surtout intéressé par les philosophies orientales. Dans les manuels de philosophie de mes études, il y avait des chapitres distincts : psychologie, morale, esthétique et… philosophies orientales. Mais on nous expliquait bien, en début de manuel, que les philosophies orientales ne pouvaient pas être appelées philosophie. Cela m’a donné envier d’en lire. J’ai lu les Upanishad, témoignage du monde sanscrit qui avait précédé le mode grec et latin, Aurobindo qui a adapté le vedânta indien au monde moderne, le philosophe Nishida Kitarô qui a écrit sur la transition entre le monde oriental et occidental. Jeune, je me sentais plus attiré par les philosophies orientales que par la philosophie occidentale à laquelle je ne comprenais pas grand-chose.
Question : Quels sont les auteurs actuels français ou francophones que vous lisez ?
J-M G Le C. : J’aime lire les écrivains de la marge. Les africains comme Alain Mabanckou, Kossi Efoui, la mauricienne Ananda Devi. Ces écrivains, qu’ils soient d’Afrique, du Liban, du Maghreb, d’Asie ou d’Océanie, enrichissent et revitalisent la langue française quand ils l’utilisent. La France est un pays composite avec une culture qui vient de cultures provinciales (Bretagne, sud de la France…). C’est un creuset où se sont mêlées des cultures différentes. Auparavant, il y avait un dédain pour les cultures venues des anciennes colonies. Mais Aimé Césaire a réinventé le rythme de la langue avec un français très pur. Il a montré une nouvelle façon de voir le monde. Marie NDiaye aussi. Ce n’est pas un écrivain africain. Elle a grandi en France. C’est une chance pour une culture d’avoir des apports qui viennent de partout. Dans la littérature anglaise, le phénomène existe aussi avec Naipaul, Scott Momaday, des écrivains de langue anglaise, qui utilisent le fond de leur propre culture qui n’est pas anglo-saxonne.
Questions : Avez-vous des pannes ? Comment qualifieriez-vous votre style ? Acceptez-vous le nom « peinture fraiche » ?
J-M G Le C. : La panne littéraire ? Ça arrive à tout le monde d’être immobile. J’ai confiance dans la gymnastique. Il faut une pratique quotidienne, comme un art martial. Il y a aussi des silences, un temps d’arrêt, un temps de repos. Il faut se reposer. Après, cela se recharge tout seul. La panne, c’est la fin de la limite sportive. Après, on peut repartir avec quelque chose de nouveau.
Je terminerai en acceptant votre qualificatif de « peinture fraiche », que j’aime bien. C’est une invention chinoise. C’est la première fois que j’entends cela sur mon style mais je l’accepte volontiers. Il n’y a rien que je déteste plus que la peinture sèche. J’aime la vivacité de la peinture fraîche, son côté violent et nécessaire. La peinture fraîche évoque le street art, la touche rapide dans son imperfection. L’imperfection est une grande qualité de la vie humaine ; la perfection n’appartient pas au monde des hommes. Les hommes qui s’y essaient sont bien en-dessous de la création elle-même.
Question : Dans le choix de vos personnages de roman, y-a-t-il une logique, des règles ?
J-M G Le C. : Je suis plus intéressé par les personnages qui subissent que par les héros. En cas de guerre, par exemple, je suis plus intéressé par les civils que les militaires, par la personne anonyme que par un haut gradé aux commandes. Mes personnages principaux sont toujours des enfants, des adolescents, ou des personnes âgées, qui ne sont plus actives. Ces personnages sont plongés dans des situations d’expectative. Leur rôle et leur caractère n’ont pas pris de forme définitive, un peu comme chez Dickens ou Steinbeck.
Question : Que s’est-il passé entre le moment où vous étiez petit enfant courant dans les rues de Nice et l’adulte d’aujourd’hui ?
J-M G Le C. : L’être humain est comme un arbre. Quand il est jeune et vert, il est résistant, souple, vivace et dynamique avec une force de vie qui permet révolte, indignation et cris violents. Puis, en vieillissant, sa peau, comme l’écorce, se ride. L’arbre, au fil du temps, devient de plus en plus sec et cassant. Les hommes suivent la même évolution, sauf peut-être Oscar Wilde qui disait que pour garder sa jeunesse il fallait refaire les mêmes erreurs. Je viens d’aller visiter à Pékin le temple de l’éveil. Un arbre mort y a été remplacé par un arbre en béton. C’est pareil pour les hommes. Morts, nous nous transformons en statue. J’espère que cela m’arrivera le plus tard possible.
Question : Ne craignez-vous pas d’être instrumentalisé par la société de consommation qui s’empare de vos livres?
J-M G Le C. : On est toujours instrumentalisé. La littérature est aussi un objet de consommation. Mais je crois aussi que les écrivains sèment des graines qui germent et apportent des transformations. Quand on lit Levy-Strauss, on peut sentir la profondeur de sa pensée. Levy-Strauss exprime une sympathie pour les peuples menacés. C’est cet exemple que j’aimerais suivre. Mais je n’ai pas son ampleur. Je travaille dans la légèreté.
Questions : Pensez-vous qu’il y a encore une place pour le livre à l’heure du virtuel ?
J-M G Le C. : Je ne crois pas à la compétition du livre avec Internet. Ma fille est très souvent sur Internet mais elle lit aussi beaucoup. Le livre est difficilement remplaçable. Il est petit, se glisse dans un sac ; c’est un objet parfait, peaufiné au cours des siècles. Dans les années 80, Michel Butor avait prédit que les gens n’achèteraient plus de livres et se brancheraient sur un satellite qui leur enverrait de quoi lire. Mais sa prédiction ne s’est pas réalisée. On continue à s’assoir sur un banc pour lire.
Question : En ce moment, on discute du réchauffement climatique à Copenhague. Qu’en pensez-vous* ?
J-M G Le C. : L’écrivain a des capacités d’action limitées. Le réchauffement climatique est un problème très difficile qui concerne l’humanité toute entière. Les plus jeunes, la génération qui va suivre, en subiront les conséquences. Ce n’est pas un problème récent. Mes grands-parents me parlaient de la poussière de charbon qui retombait dans les rues sur les vêtements dans les années 20.
Question : Avez-vous l’impression de pouvoir jouer un rôle politique ?
J-M G Le C. : Je crois que l’époque où les écrivains pouvaient jouer un rôle de porte-parole politique est révolue. De toute façon, je ne me sens pas capable de jouer ce rôle. Je me sens davantage comme un tambour. Je transmets la vibration. Je ne suis pas un tambour qui annonce, mais un tambour qui vibre.

Synthèse réalisée par Anne Garrigue

* La rencontre a eu lieu le 7 décembre 2009.

 

Le prix Fulei

Le 6 décembre dernier, Jean-Marie Le Clézio, remettait le Prix Fu Lei*, qui récompense, pour la première fois, la meilleure traduction d’un livre de langue française publié en Chine. Ce prix, attribué par un jury franco-chinois présidé par Dong Qiang, professeur de littérature française à l’université de Pékin**, vise à encourager la traduction, « un acte de vénération, d’amour, de partage », selon les mots du Prix Nobel 2008.
Deux lauréats se sont partagé la récompense : Zhang Zujian ( La Voie des masques, Claude Lévi-Strauss, China Renmin University Press) et Ma Zhencheng (Les Essais, Montaigne, Shanghai Book Store Publishing House). « C’est un encouragement à faire partager la passion de ce que je lis, explique Ma Zhensheng qui vient de passer six ans à traduire Montaigne, un auteur qu’il qualifie de Confucius français.
« Montaigne n’est pas un philosophe. C’est un sage qui s’exprime clairement et encourage à comprendre les différences. Sa pensée est mondiale. » En six mois, 5 000 exemplaires sont déjà partis. Un score honorable, les ventes moyennes des traductions en Chine se situant entre 4 000 et 8 000 exemplaires. Les best-sellers montent jusqu’à 500 000 (L’insoutenable légèreté de l’être Milan Kundera, Le Petit Nicolas, René Goscinny) ; les bons scores à 40 000 (Suite française Irène Nemirovsky ou Bonjour Tristesse Françoise Sagan), Jean-Marie Le Clezio Ourania 30 000, Raga 15 000, et Ritournelle de la faim 20 000. Actuellement les livres traduits du français augmentent : 253 (2006), 393 (2007), 430 (2008)… un score proche de celui de l’Allemagne 593 (2007), mais loin derrière l’Angleterre 1635 (2007) ou les Etats-Unis 3878 (2007).
A. G

* Fu lei (1908-1966) fut un grand traducteur chinois de littérature française, connu pour ses traductions de quatorze romans de Balzac et de Jean-Christophe de Romain Rolland, un des ouvrages les plus lus en Chine. Il s’est suicidé durant la révolution culturelle.
** Le jury compte plusieurs collaborateurs de Connexions : Caroline Puel, Stéphanie Balme, Laurent Ballouhey, Sylvie Gentil