Comme il avait raison ! Mais n’est ce pas plus vrai encore pour la littérature chinoise ? Un singe acrobate jonglant avec des langues fondamentalement différentes pour faire passer, dans la lettre et dans l’esprit, le génie propre du texte originel ?
Les caractères constituent bien évidemment le premier écueil. Là nous devons déclarer forfait : jamais un poème, pour citer l’exemple le plus frappant, n’aura le même impact une fois transcrit en langue occidentale. Pour tout ce qui est récit en prose, heureusement c’et moins grave ; L’écriture redevient une convention pour véhiculer un sens ; et une culture ; et un style. Passons sur le sens ; un bon dictionnaire pour les mots inconnus. Quelques questions posées à l’auteur, ce n’est qu’affaire de travail. Chacun commet bien, de temps à autre, un contresens, mais ils sont en général rares et ce n’est pas forcément l’important. La faute est vénielle. Passons aussi sur ce que j’appelle un problème « culturel ». Il va de soi que traduire un livre suppose (ou devrait supposer) un minimum d’intérêt et de connaissance pour le pays et l’environnement dans lequel l’intrigue se déroule. Peu importe que tel personnage boive dans un livre un Schweppes (ignoré en Chine) au lieu d’un Sprite, le problème est autrement plus grave quand, lors d’un récit qui se déroule à Shanghai, on parle de « plage » alors qu’il s’agit du Bund.
Mais finalement n’est-ce pas le style qui constitue l’âme d’un livre. ? N’est-ce pas lui qui exprime dans sa plénitude la pensée de l’auteur ? Il faut rester, ainsi qu’a pu l’écrire Jacques Dars, réceptif à ce très spécifique « bruissement de la langue »2. Or chinois et français ont des écritures, des syntaxes très différentes. En chinois, pas de qui, que, quoi, dont, où, même en langue moderne. L’auteur ne séparant souvent les éléments de sa phrase que par des virgules, il revient au traducteur de réintroduire les subordonnées. Ou non. Car la tâche doit être accomplie à bon escient, ne brisant que le moins possible la musique du texte… Autre difficulté concrète : le chinois ne se conjugue pas. C’est donc au traducteur lui-même de choisir le temps d’un récit. Présent, passé composé, passé simple ? Seule l’inspiration peut le guider, il doit se laisser porter par le texte et ne pas craindre de changer d’avis en route ! Et puis il y a les répétitions dont le chinois est friand et que hait le français ! Une amie qui œuvre dans l’autre sens m’avouait un jour en introduire, pour le rythme et la beauté, dans sa version finale. Le traducteur vit donc entouré de dictionnaires : analogique, des synonymes etc. une fois trouvé le mot parfait, celui dont le sens – et plus que le sens, le « sentiment » pourrions-nous dire – se rapproche le plus de l’original, il faut prendre garde, ne pas s’en gargariser, l’abandonner ( à regret !) pour un autre, sans doute moins parfait, mais qui dans le rôle d’ersatz reste satisfaisant. C’est un labeur de tâcheron. Du petit point poussif. Sans cesse, on passe du mot à la phrase et de la phrase au paragraphe pour enfin revenir au mot… Attention mille et un dangers vous guettent ! Il faut en particulier se méfier des tendances sournoises à donner dans l’exotisme pour garder au texte son caractère d’« étrangeté », bien peu de « chinoiseries » gagnent à être traduites littéralement, sauf s’il s’agit d’un clin d’œil de l’auteur. Là encore, le choix relève souvent de la subjectivité…
Bref, on passe son temps à se battre, contre soi-même, contre les mots. Avec pour seul soutien la passion que le roman, ou la nouvelle, ou le poème, nous inspire. Car si c’est une banalité, il est bon peut-être de le rappeler, la traduction est une histoire d’amour ; il faut être habité, possédé par le texte original. « On ne peut vraiment bien traduire que le livre dont on aurait aimé être soi même l’auteur », nous a appris Simon Leys.
Sylvie Gentil
Dans La Lettre numéro 63
* Traduction terminable et interminable De l’un au multiple. Editions de la maison des sciences de l’homme, 1999
Ouvrages traduits par Sylvie Gentil :
Qiu, comme l’automne, Tang Feng
éditions de l’Olivier, 2007.
La grande île des tortues-cochons, Liu Sola Seuil, 2006.
Les treize pas,Yan Mo, Points 2004.
Et tout ce qui reste est pour toi, Xu Xing, ed. de l’Olivier 2003.
Variations sans thème, Xu Xing, éd. de l’Olivier 2003.
Les bonbons chinois, Mian Mian, éd. de l’Olivier, 2001.
En collaboration :
Le clan du Sorgho, Mo Yan, Actes Sud 1990.
L’homme de Pékin, Xinxin Zhang, Actes Sud 1992.oin








