Connexions n°52, novembre - décembre 2009
Un entretien avec M. Sun Yongfu, directeur du département Europe du ministère du Commerce revient sur la récente mission d’achat chinoise en France, (la dixième en Europe en 2009), sur les relations sino-européennes, le taux de change et le protectionnisme.
Sun Yongfu, directeur Europe du MOFCOM. © Imagine China
Connexions : Pouvez-dresser un premier un bilan de la mission d’achat organisée par la Chine en France en novembre dernier ?
Sun Yongfu : Sous la direction du ministre du Commerce Cheng Deming, la Chine a envoyé en France une délégation de 300 entrepreneurs représentant une centaine d’entreprises. Cette délégation est la plus grande, sur le plan du nombre d’entrepreneurs et des secteurs couverts, des dix missions d’achat envoyées en 2009 en Europe, qui ont visité 30 pays et ont conclu des contrats pour un montant de 40 milliards de dollars. Pour cette mission en France, une cinquantaine d’interprètes ont travaillé sur le terrain, cinq haut-responsables de zones de développement technologique se sont déplacés pour renforcer la coopération franco-chinoise en matière d’économie verte. Une quarantaine de contrats a été signée sur les économies d’énergie, la finance et la protection de l’environnement, avec des accords précis dans les domaines des hautes technologies, des services financiers, de la maîtrise de l’énergie, des énergies renouvelables et de la protection de l’environnement. Des rencontres face à face ont eu lieu entre entrepreneurs français et chinois dans les domaines de l’automobile, des services financiers, des nouvelles énergies. Une cinquantaine de lettres d’intention a été signée. Cette mission d’achat de grande ampleur contribue beaucoup au renforcement de la relation bilatérale après le retour à la normale des relations franco-chinoises. Cela devrait permettre de jeter des bases solides pour des coopérations ultérieures plus larges. Le gouvernement français a d’ailleurs attaché une grande importance à cette mission d’achat et la visite en Chine du Premier ministre François Fillon a contribué aussi au développement des relations franco-chinoises et à leur entrée dans une nouvelle phase.
C. : Disposez-vous déjà d’un premier bilan chiffré de cette mission d’achat ?
S. Y. : Pas totalement. Certaines entreprises préfèrent garder le secret et on ne doit pas évaluer le succès de cette mission d’achat seulement par les chiffres. Les contacts établis entre les entreprises ont mis en évidence de fortes complémentarités entre françaises et chinoises dans les secteurs conventionnels ainsi que dans les nouveaux secteurs.
C. : Comment qualifier le climat actuel des relations économiques et commerciales entre l’Europe et la Chine ?
S. Y. : La visite de Wen Jiabao à Prague en mai dernier avait été un succès. Le 30 novembre à Nankin, le sommet UE-Chine a renforcé la relation sino-européenne dans son ensemble et donné une impulsion à la coopération économique et commerciale. Entre l’Union européenne, l’entité internationale la plus grande et la mieux intégrée du monde, et la Chine, le plus grand pays en voie de développement, les occasions de coopérer, de renforcer les relations politiques et de faire jouer nos intérêts communs réciproques sont de plus en plus nombreuses. La Chine, comme l’UE, approuve l’idée de multipolarité et considère que les décisions sur la scène internationale ne peuvent être seulement prises par quelques grands pays. La Chine l’a montré en s’élevant fermement contre l’idée de G2. Les décisions doivent être prises en accord avec le plus grand nombre de pays en voie de développement. La Chine comme l’Europe souhaite que le programme de Doha pour le développement aboutisse l’année prochaine. La Chine comme l’Europe s’oppose fermement au protectionnisme (commercial et investissement). Le partenariat global stratégique entre la Chine et Europe contribue fortement à la paix et au développement mondial.
C. : A Nankin, il y a eu un débat sur le niveau du Renminbi. C’est une préoccupation pour nos entrepreneurs. Quelle est la position de la Chine sur ce sujet ?
S. Y. : Sur le taux de change du Rmb la position chinoise est claire. Depuis la réforme de 2005, le Rmb a suivi un régime de taux de change contrôlé et flottant. Le Renminbi s’est déjà apprécié de 20% par rapport au dollar américain. Dans le futur, il va continuer à évoluer selon le principe d’amélioration maîtrisée et progressive. Je pense que l’attention doit plutôt se porter sur l’évolution du dollar, devise retenue comme monnaie d’échanges et de réserve. Il faut se garder de trop simplifier. La balance commerciale dépend surtout de la répartition du travail à l’échelle mondiale et de la structure de chaque entité économique. Le gouvernement chinois ne recherche pas l’excédent commercial, au contraire il vise une balance commerciale équilibrée. Il l’a prouvé en envoyant dix délégations commerciales en Europe. Par ces actions concrètes, le gouvernement chinois veut montrer que son économie est ouverte et qu’il contribue à un développement sain des relations entre la Chine et l’Europe.
C. : Pouvez-vous revenir sur un bilan chiffré de ces relations ?
S. Y. : L’Union européenne est le premier partenaire commercial de la Chine, son premier partenaire en matière de coopération technologique, au quatrième rang mondial en ce qui concerne l’investissement sur le sol chinois. Durant les onze premiers mois 2009, les échanges commerciaux de la Chine avec le reste du monde se sont élevés à 1 964 milliards USD (en baisse de 17, 5% par rapport à l’année dernière), avec l’Europe, à 326 milliards USD (-17%), avec les Etats-Unis, deuxième partenaire de la Chine, à 266,5 milliards USD (-13,4%), avec le Japon à 203, 3 milliards USD (-17,4%). Au sein de l’Union européenne, le palmarès des échanges est le suivant : en tête l’Allemagne, puis la Hollande, la Grande-Bretagne, la France (30,8 milliards USD, soit une baisse de 13,7%, inférieure à la moyenne européenne) et l’Italie.
Selon l’office Eurostat, sur les premiers huit mois 2009, les exportations européennes (27 pays) se sont élevées à 795,2 milliards d’euros (-19%), mais les exportations vers la Chine — 51, 3 milliards d’euros — n’ont baissé que de 3%. La part des exportations européennes en direction de la Chine est donc passée de 5,3% à 6,5%. La Chine est le troisième marché de destination des produits de l’UE. Quant aux investissements de l’Union européenne en Chine, sur les neuf premiers mois 2009, ils ont été de 3,9 milliards, soit une hausse de 1,6% malgré la crise financière. Cela témoigne de la confiance des entreprises françaises et européennes à l’égard du marché chinois. En Chine, la part de marché de l’Union européenne dans la totalité des échanges commerciaux est, quant à elle, montée en un an de 16,7 à 17%. Tous ces chiffres montrent l’importance croissante des relations économiques et commerciales UE-Chine.
C. : L’Europe, c’est aussi 27 pays. Comment la Chine considère-t-elle cette obligation de s’adresser à la fois à une seule entité et à 27 cultures et systèmes différents ?
S. Y. : La relation avec l’Union européenne est très spécifique. Alors que les politiques commerciales sont élaborées par la Commission et le Conseil de l’UE, les activités de promotion commerciale, sont traitées avec chacun des 27 pays dont les niveaux de développement, les langues et les cultures diffèrent.
A chacun ses particularités : l’Allemagne est plus spécialisée en équipement mécanique et électronique, et en pétrochimie ; l’Angleterre à travers la City de Londres est une place financière très importante ; en France, c’est l’automobile, l’aéronautique, l’aérospatiale et la présence très importante des PME... Nous devons tenir compte de ces spécificités et des structures économiques des entreprises européennes, quand nous, MOFCOM, chargés promouvoir les échanges commerciaux et l’investissement, orientons les entreprises chinoises vers des coopérations sino-européennes.
Il est vrai que, s’agissant du dialogue Chine-Europe, certains constats nous laissent perplexes.
Quelquefois, sur des questions qui ne concernent qu’un seul pays, voire une seule entreprise, nous devons discuter avec la Commission européenne qui porte les questions au niveau européen. Pourtant, pour des sujets qui nous intéressent, comme le statut d’économie de marché*, quand nous en parlons avec certains pays membres de l’UE comme la Grande Bretagne, la France, l’Allemagne, ils sont tous d’accord pour accorder à la Chine ce statut. Mais l’Union européenne, en tant que telle, refuse en arguant que certains pays ne veulent pas l’accorder ou que nous ne satisfaisons pas à certains critères techniques. Même constat sur les questions d’anti-dumping. Quelquefois, l’appel vient seulement d’une ou deux entreprises de l’Union européenne, sur le plan technique, la plupart des pays européens ont voté « non » à la prolongation de droits d’antidumping élevés. Pourtant au final il est souvent décidé de lancer l’enquête, d’appliquer les droits d’antidumping, ou de prolonger les mesures antidumping. Nous nous sommes aperçus qu’il y avait des échanges d’intérêt au sein de l’Union européenne, un certain protectionnisme. Il nous semble que cette question commerciale tende à être artificiellement politisée.
Nous espérons que la Chine et l’Europe vont dans le sens de la position prise à Nankin de lutter conjointement contre le protectionnisme. Certes, la remontée de contentieux commerciaux entre deux grandes puissances dont le volume des échanges commerciaux ne cesse de croître est naturelle. En même temps, il faut renforcer la coopération en mettant en pleine valeur la complémentarité des deux économies. Nous devons également promouvoir et faciliter le commerce et les investissements pour ouvrir davantage nos marchés réciproques et relever les défis de la régression de l’économie mondiale, avec une vision de long terme dans le cadre d’un partenariat global. Des mécanismes de dialogue de différents niveaux ont été mis en place : sommet Europe-Chine, dialogue économique et commercial de haut niveau (HED) à l’échelle des vice-Premiers-ministres, commission mixte ministérielle UE-Chine, et, au niveau des vingt-sept pays membres, commissions mixtes pays par pays. Jouons pleinement de ces outils pour mieux traiter nos contentieux.
Propos recueillis par Anne Garrigue
* Le « statut d’économie de marché » est demandé par la Chine et pour l’instant refusé par l’Union européenne. Ce statut a une influence sur le mode de calcul des droits antidumping.








