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Connexions n°52, novembre - décembre 2009

 

 

 

 

Par Laurent Ballouhey

 

 

Le roman de Lao Zhang. Par Lao She, Traduit du chinois par Claude Payen
Ed. Philippe Picquier, 2009, 288 p., 19 €

La philosophie de Lao Zhang est le premier roman de Lao She (1899-1966), écrit en 1926, deux ans après son arrivée à Londres où il passera cinq années et d’où il ramènera trois romans annonciateurs de son œuvre à venir.
L’histoire du vieux Zhang est celle d’un homme avare, dur au gain, cynique, instituteur de son état social, mais prêt à tout pour accéder à une carrière de bureaucrate. Ses seuls credo sont l’argent et une trilogie de croyances religieuses. L’école où il enseigne n’est qu’un lieu pour gagner de l’argent, au point d’en créer une nouvelle pour empocher les droits d’inscription. A travers ce personnage antipathique, typique de la vieille morale impériale mais décadente, Lao She, comme il le fera dans ses autres romans, veut nous dépeindre une société chinoise traditionnelle déjà travaillée par le monde moderne qui arrive. Il excelle dans la dénonciation de la condition des femmes, réduites au rôle d’épouse sans aucun droit, de l’âpreté des fonctionnaires avides de pouvoir et d’argent.
Nombre des thèmes abordés ici se retrouveront sous une forme plus apaisée dans les romans de Lao She qui confirmeront son talent de conteur, son humour acide et son attention au sort des « petites gens » de son Pékin natal.

 

 

La Chine pense-t-elle ?
Par Anne Cheng, Ed. Fayard/Collège de France, 2009,
45 p. 10 €

On s’est beaucoup occupé de « penser la Chine », surtout depuis l’époque des Lumières, tout en fabriquant des représentations artificielles et contradictoires. Après tout, on devrait plutôt se demander comment elle est capable de penser et de se penser par elle-même. Ce qui suppose d’exercer notre oreille à capter ce que les auteurs chinois ont à nous dire. Telle est l’interrogation majeure d’Anne Cheng dans sa Leçon inaugurale au Collège de France où elle a été élue à la chaire d’Histoire intellectuelle de la Chine. Alors que nous sommes déjà engagés dans le XXIe siècle, elle fait le constat d’une situation de plus en plus paradoxale : à l’heure d’une Chine émergente, de changements très rapides et d’une ouverture au monde et à la mondialisation de ce pays, l’ignorance — ou pire encore les idées préconçues et les clichés réducteurs — de nos concitoyens, y compris de nos élites, concernant la Chine et sa culture restent à un niveau préoccupant.
Comment faire entrer chez nous la Chine dans la culture générale, comment préparer le terrain d’une culture minimale sur ce pays et sa culture, telle est la mission de service public qu’elle se fixe dans le cadre du Collège de France et qui devrait être, à son avis, la tâche de tous les sinologues, « avant de pouvoir construire dessus », estime-t-elle en conclusion de son court, mais puissant, essai.

 

 

Préceptes de vie de Confucius. Edité par Alexis Lavis. Editions Points Sagesses, 2009, 216 p., 6,50 €

Philosophe et homme politique ayant vécu au Ve siècle avant notre ère, Confucius a influencé toutes les civilisations d’Asie orientale. Son enseignement ne se fonde pas sur la performance ou le progrès technique, mais sur l’épanouissement de l’humanité. Les préceptes choisis et présentés ici sont classés selon certains thèmes : harmonie, respect, sagesse, bonté, paix, morale, qui véhiculent les principales valeurs de cette pensée. Pourtant, si la quête de sagesse passe par le culte de soi, elle ne conduit pas forcément à l’invidualisme. Elle doit s’appuyer sur une réflexion politique, sur la meilleure façon de vivre ensemble et de gouverner sa vie au sein de la famille ou, au sens plus large, du clan dont on a la charge. Le confucianisme est un apprentissage de l’harmonie. Le terme souvent galvaudé prend ici son sens fort : l’homme est réinscrit dans son humanité et il peut prendre sa juste place dans le monde, selon l’idéal confucéen. La véritable question reste cependant de savoir si cette belle construction intellectuelle permet de résister aujourd’hui aux coups portés à cette morale et aux contradictions nouvelles amenées par le monde moderne.

 

Textes essentiels de la pensée chinoise
Confucius et le confucianisme
Choix de textes établi et présenté par Alexis Lavis
Ed. Pocket Agora, 2009, 350 p., 8,10 €

La jeunesse chinoise, en révolte au début du XXe siècle contre l’héritage traditionnel et féodal, prit pour cible principale la figure et l’influence de Confucius qui avait dominé la civilisation chinoise pendant deux millénaires. C’était dire le rôle décisif de ce philosophe dans la culture chinoise, alors même que de nombreux autres courants de pensée — taoïsme, légisme, bouddhisme parmi les plus importants — fleurirent dans l’Empire du milieu. Mais aucun ne marqua d’une empreinte aussi profonde le monde chinois que le confucianisme. Son étude reste indispensable à la compréhension de ce monde complexe et il offre aussi et au-delà de cette fonctionnalité, une méditation profonde sur l’homme et son rapport à la société que les contemporains voudraient même prolonger en redonnant vie au « néo-confucianisme » et au renouveau des « études nationales » (Guoxue). C’est ce qui permit notamment au philosophe allemand Karl Jaspers de classer Confucius parmi les grands penseurs de l’humanité au même titre que Socrate, Bouddha ou Jésus.
Cette anthologie inédite et originale va bien au-delà des Entretiens et puise largement dans tous les textes attribués à Confucius, tels que La Grande Etude ou L’Invariable Milieu, ou aux auteurs influencés par le maître tel que Mencius, pour s’achever avec le Traité des Rites dont la lecture aujourd’hui reste édifiante. Cet ensemble de textes confucéens résonne d’ailleurs d’une étonnante actualité à la relecture pour qui voudrait décoder l’identité chinoise d’hier à aujourd’hui.

 

Le singe et le tigre : Mao, un destin chinois. par Alain Roux Ed. Larousse, 2009, 1126 p., 26 €

Mao devenu un objet de réflexion historique : tel était le défi que l’auteur, historien et sinologue, a voulu relever. Il fallait pour ce faire éviter de tomber dans le piège de l’ « utopie biographique » qui confère après coup une cohésion parfaite à tel ou tel destin d’un grand homme. Cette difficulté était aggravée en ce cas par la tradition historique chinoise qui distingue entre « histoire officielle » et « histoire indiscrète ». D’autant qu’il s’agit d’un personnage de premier plan comme Mao Zedong qui dès 1936 a veillé à construire son image en commençant pas sa biographie recueillie à Yen’an par le journaliste américain Edgar Snow.
Des progrès importants dans la connaissance des écrits et des discours de Mao sont intervenus depuis sous l’impulsion du sinologue américain Stuart Schram, des ouvrages salutaires et à contre courant de Simon Leys ( Les habits neufs du président Mao) et de son médecin particulier Li Zhisui (La vie privée du Président Mao). A quoi il convient d’ajouter l’évolution politique et sociale de la Chine elle-même durant ces trente dernières années qui a permis de sortir la biographie de Mao du genre hagiographique et de faire de Mao un objet d’histoire. On peut désormais affronter la présentation de la vie de cet autocrate, qui fut parfois monstrueux, mais reste un personnage incontournable de la Chine du XXe siècle, en le situant enfin dans son champ historique avec la distance nécessaire au jugement objectif.

 

China and the Transformation of Global Capitalism. Edited by Hung Ho-fung
Ed. The John Hopkins University Press, London 2009.
Avec une économie au taux de croissance parmi les plus rapides et le pays le plus peuplé au monde, la Chine a une emprise de plus en plus grande sur les réseaux financiers, commerciaux, sociaux et même culturels. Ce volume collectif auquel ont contribué des économistes de réputation mondiale — dont Giovanni Arrighi, Richard Appelbaum ou John Gulick — explique les mécanismes de l’émergence et de la libéralisation économiques de la Chine et analyse comment cette croissance est en train de modifier la structure et la dynamique du capitalisme mondial. La Chine a historiquement été au centre des réseaux commerciaux, économiques et financiers en Asie, et son influence globale ne fera que s’étendre durant ce XXIe. Cet ouvrage propose une approche large et à long terme qui s’étend bien au-delà de l’économie pour chercher des réponses.
Les premiers chapitres étudient les origines globales et historiques du passage de la Chine à l’économie de marché et les implications de cette transformation sur l’ensemble du marché international. D’autres chapitres examinent la capacité des grandes entreprises chinoises à faire front aux puissants intermédiaires internationaux, les effets de la montée de la Chine sur la redistribution des revenus et du travail dans le monde, ainsi que les conséquences d’une Chine plus forte dans les relations avec ses deux plus importants voisins que sont la Russie et le Japon. Le dernier chapitre, rédigé par Hung Ho-fung lui-même, s’interroge pour savoir si la croissance actuelle de la Chine sera durable et si elle sera de nature à modifier en fin de compte le centre de gravité du capitalisme mondial pour le faire passer de l’ouest à l’est, comme nombre d’analystes le prédisent.
Cette sélection d’essais de chercheurs autant en économie qu’en sciences politiques offre, à partir d’une analyse synthétique de la réalité chinoise, un éclairage pertinent et une vision à long terme sur le développement du capitalisme mondial dans le siècle à venir.